Marie-Claire est arrivée quelques secondes avant que le train ne parte et elle s'est installée, en face de moi.
Dans ce qu'on pourrait appeler le coin salon.
Au beau milieu de chaque rame, là où les sièges se font face.
En première bien sûr.
Oui, je voyage en première.
Les cartes de réduction permettent parfois à la jeunesse trépidante d'avoir des billets moins chers en première qu'en seconde. Comprenne qui veut mais il serait bête de s'en priver.
Marie-Claire s'est donc installée devant moi, comme une habituée qu'elle est surement, sans me prêter attention, un contrat à la main, des soucis dans les yeux. A peine si elle a répondu à mon
bonjour. Politesse reflexe plus qu'autre chose.
Marie-Claire est surement une femme d'affaire. Pas une banquière ou une chef d'entreprise mais une manageuse avec plein de responsabilités.
Sur le qui vive. Pas le droit à l'erreur.
Au taquet. Alerte. Anxieuse.
Oui c'est ça…
Anxieuse.
Et moi je l'ai observée discrètement derrière mon bouquin.
De petits regards,
De ci,
De là.
Pas pour la juger, pas pour la jauger, la cataloguer, la classer mais pour essayer de deviner. Ce qu'elle pouvait être derrière cette apparence uniforme.
J'ai essayé de débusquer en elle un peu d'humanité.
Mais rien ne semblait donner l'impression qu'elle eut une personnalité.
Un tailleur strict, un regard sérieux, une apparence carrée.
Uniforme.
Un vrai personnage.
Elégante, raffinée, apprêtée même.
Mais enfin, qui se cachait derrière un aspect aussi policé ?
Alors j'ai commencé à l'imaginer un dimanche matin au réveil…
Marie-Claire ne s'appelle surement pas Marie-Claire mais elle a une apparence à s'appeler Marie-Claire.
Le dimanche matin, au sortir du lit, elle enfile surement un grand peignoir de bain tout blanc, le regard encore un peu endormi, les cheveux en bataille.
Cuisine. Frigo. Bouteille de Lait. Verre. Petits pas. Baie vitrée.
Elle a ce regard endormi à travers la vitre. Un peu triste, peut-être.
Pourquoi penser ça ?
Parce que j'ai observé Marie-Claire et j'en ai tiré des rapports de cause à effet aussi faciles que non justifiés.
Car Marie-Claire-Dans-Le-TGV était une femme sans alliance.
Eh oui.
Certaines femmes chirurgiens sont tenues, par hygiène dans le travail, d'enlever leurs bijoux, et oublient parfois, volontairement ou non, de les remettre.
Mais là je ne voyais pas ce qui l'empêchait d'arborer une alliance, en déplacement ou au bureau, tapie derrière son ordinateur. Dans ce cas, le champ des possibles est alors des plus larges.
Divorcée, En Concubinage, Veuve, Femme Libérée…
Peu importe. Il suffit d'imaginer…
Marie-Claire se lève donc sur les coups de 10h00, le dimanche matin, après une semaine de boulot, ponctuée par une fiesta avec les copines le samedi soir.
Mais Marie-Claire ne ramène pas d'homme chez elle.
Timide ou trop exigeante, timorée ou trop ch...
Peut-être Marie-Claire est elle un peu tourmentée par cette absence à coté d'elle.
Peut-être a-t-elle peur de finir vieille fille. C'est peut-être ça qui lui fait arborer un faciès souriant en soirée dans les bars avec ses copines. Un sourire crispé histoire de déguiser toute son
anxiété.
Peut-être.
Qui sait.
Ce midi elle va aller manger chez ses parents pour le rituel.
Déjeuner dominical tous les 15 jours.
D'ailleurs sa mère doit surement être au marché pour ramener "plein de bonnes choses" et lui faire un bon p'tit plat.
Elle est fille unique, Marie-Claire. Elle a été choyée mais pas gâtée pourrie. Aujourd'hui, quand elle y pense, elle se dit que "cétait bien" ; elle a aimé son enfance.
Non, ce n'est pas un jugement qu'elle a porté à l'époque. Disons qu'aujourd'hui le souvenir est "positif". Pas de mère oppressive, pas de papa absent pour cause de boulot captivant. Comme un
équilibre.
Tout à l'heure, ses parents vont porter sur elle un regard bienveillant ou inquiet, lui dire qu'elle a l'air fatiguée, qu'elle travaille trop. Ils vont hésiter, se regarder du coin de l'œil pour
savoir qui posera la question. Et puis l'un d'entre eux va demander sur un ton badin comment vont les amours. Elle va encore éluder avec un pincement dans le cœur et déguiser ça avec un sourire de
façade.
Le même sourire chaque dimanche, depuis…
Depuis combien de temps d'ailleurs ?
Elle commence à rentrer dans cet âge où les femmes ont peur de finir toutes seules.
Elle le sait.
Elle n'a pas peur, elle.
Elle le dit, elle le répète.
Je n'ai pas peur.
Force de persuasion.
Je n'ai pas peur !
Tiens, elle va prendre un bain…
Fin d'une rêverie sur les rails.
Car ce soir, dans le train, Marie-Claire a le coude posé sur la tablette, la joue dans la paume, le regard perdu sur la campagne qui s'enfuit par la fenêtre : les TGV sont propices à l'évasion avec
le paysage qui court si vite. Peut-être rêve-t-elle à une fuite, Marie-Claire.
Peut-être en a-t-elle marre d'être efficace. De courir partout.
Mais on ne peut rien faire pour elle.
Seulement imaginer sa vie.
Seulement la contempler en soupirant.
Les solitudes en mouvement sont magnifiques et désespérantes.
Vos regards