Préface du bouquin "Eloge de Rien",
sarcasme et humour noir à la clef,
écrit par un certain Louis Coquelet, né à Péronne en 1676 et mort à Paris en 1754.
On lui doit également un "Eloge de quelque chose dédié à quelqu'un".
Cet essai a été édité par les formidables Editions Allia,
vous savez les p'tits bouquins format 10cm sur 7...
Un auteur dédie ordinairement son ouvrage ou à un grand seigneur dont il brigue la protection, ou à quelque financier libéral dont il couche en joue le coffre fort, ou à une nymphe bien aimée
dont il veut s'acquérir les bonnes grâces ; ou enfin à un ami qu'il veut préconiser à charge de retour. Le burlesque Scarron a dédié un de ses ouvrages à une chienne, et le mordant Furetière en a
dédié un au bourreau.
Pour moi, plus sage ou plus fou, comme il plaira au redouté lecteur de me nommer, selon le juste droit qu'il en a acquis en m'achetant, je dédie mon Eloge de
Rien à
Personne. Je
ne doute pas qu'une pareille dédicace ne révolte bien des gens accoutumés à n'approuver que leurs propres inventions, ont toujours des dispositions prochaines à blâmer celles des autres. Que cet
auteur fantasque, diront ces censeurs pointilleux, entend mal ses intérêts ! N'aurait-il pas incomparablement mieux fait de dédier son ouvrage de
Rien à un homme de quelque chose, que d'en
offrir la dédicace à
Personne ; dédicace aussi infructueuse que ridicule et dont un rien des plus secs sera la récompense ?
Il est vrai que peut-être un seigneur, que j'aurai héroïsé à tout hasard dans mon épître dédicatoire m'aurait régalé d'un je vous remercie bien articulé, et de quelque embrassade un peu vive,
ou qu'une belle Iris, dont j'aurai vanté le mérite équivoque à la tête de mon livre aurait pu me rendre mensonge pour mensonge et flatterie pour flatterie.
Quoi qu'il en soit, pour parler franchement, suivant ma louable coutume, j'aime autant un
Rien de
Personne, que les caresses stériles et les belles paroles d'un grand seigneur ;
et de l'humeur dont m'a fait dame Nature, les promesses les plus flatteuses des Iris et des Climènes, si bien assaisonnées soient-elles, et un beau
Rien sont à peu près pour moi la même
chose.
D'ailleurs si Messieurs les contrôleurs ordinaires des ouvrages des autres savaient les obligations que j'ai à
Personne, sans doute qu'ils ne seraient pas si choqués de ma dédicace.
Quand enivrés de la folle vanité de me faire un nom dans la République des Lettres, j'ai quitté le tranquille séjour de la Province pour venir me transplanter à Paris, le séjour de la
confusion et du désordre, veut-on savoir qui à mon arrivée en cette ville est venu me visiter et me faire des offres de services ?
Personne.
Est-on curieux d'apprendre qui m'a consolé quand j'yai eu des chagrins ou quelque facheuse maladie ?
Personne.
Qui m'y a secouru dans mes besoins ?
Personne.
Qui m'y a donné sa table ou prêté de l'argent ?
Personne.
A qui donc ai-je plus d'obligation à votre avis qu'à
Personne ?
Mais
Personne n'a pas seulement mérité mon estime et ma confiance par les endroits que l'on vient de voir, mais je soutiendrai hardiment contre tout le monde qu'on trouve en
Personne tout ce qui peut former le mérite le plus complet. Qu'on dise, de grâce, qui est-ce qui est parfaitement sobre dans l'abondance, souverainement modeste au milieu des plus grands
honneurs, scrupuleusement chaste, entouré de tout ce qu'il y a de plus charmant parmi le beau sexe ?
Personne, répondra t-on sans hésiter.
Qui voit-on aujourd'hui favoriser les belles-lettres, et ceux qui les cultivent ?
Personne.
Qui voit-on aimer à faire du bien à tout le monde, jusque même à ses ennemis ?
Personne.
Qui de nos jours est plus éloquent que Cicéron, meilleur poète que Virgile, plus savant historien que Tite-Live, plus élevé qu'Horace dans ses
Odes, plus touchant qu'Ovide dans ses
Elégies, plus élégant que Phèdre dans ses
Fables ?
Personne.
Qui jamais a eu plus de sagesse que Salomon, plus de courage qu'Alexandre, plus de talents que César ?
Personne.
En un mot qui dans le monde est parfait en tout point ? Qui est-ce qui a ici-bas toutes les vertus sans mélange d'aucun défaut?
Personne.
Et l'on s'étonnera après tant d'avantages qu'on oserait contester à
Personne sans passer pour grossier et pour un homme peu versé dans le commerce du beau monde ; l'on s'étonnera dis-je
qu'un discours sur
Rien soit dédicacé à
Personne ? Ma dédicace certes a des convenances admirables avec l'ouvrage qui l'occasionne, et
Rien est assurément fait pour
Personne, comme
Personne semble être fait exprès pour
Rien. C'est donc avec grande raison que j'ai mis
Personne au commencement de cette épître dédicatoire ; et
que je la finis, en déclarant authentiquement que j'ai tous les sujets du monde d'être le très-humble et très-obéissant serviteur de
Personne.
Vos regards