Donc ce matin là, je n'ai pas tergiversé.
J'ai enfin pris parti.
A 34 ans, ce n'était pas un mal.
Je suis allé voir sur Internet quelle était la paperasse à préparer pour mon projet.
Et hop.
Deux mots qui veulent tout dire.
Un geste, un saut, un envol.
Et hop.
Je suis parti de mon bureau sans prévenir.
Vous me direz que c'est d'une lâcheté odieuse.
Que laisser son boss et ses collègues dans la mouise c'est particulièrement vil.
Mais d'une part je n'avais même pas envie de justifier mon geste, d'autre part mes collègues n'étaient pas les plus à plaindre.
Je suis donc allé à l'ambassade.
En une heure j'avais mon visa.
Il est encore des pays qui ne sont pas sclérosés par la paperasse et la méfiance.
Après ça je suis allé clôturer mes comptes à la banque. Travellers & Cash.
A la sortie, je me suis regardé dans le reflet d'une vitrine d'un magasin.
Un costard, une parka, un dossier d'émigration, mon portefeuille.
J'avais tout ce qu'il fallait.
J'ai donc pris le métro jusqu'à la gare du nord. Payé cash un billet.
2 heures plus tard j'étais à Waterloo.
Encore une demi heure et je me trouvais à Heathrow.
Au comptoir, l'hôtesse m'a dit que je tombais très bien, il restait deux places de libres pour le vol du jour même. J'en ai pris une, payée cash. Plein pot. Cela n'avait aucune importance. Là
bas, j'avais tout à refaire.
3 heures plus tard, salle d'embarquement, impossible de retrouver mon passeport.
Im-po-ssi-ble.
J'ai donc raté mon avion.
Mortifié.
Retour au comptoir et non, désolé monsieur, on a rien trouvé mais sait-on jamais on vous garde une place sur l'avion de demain.
Sait-on-jamais.
J'ai donc passé la nuit dans le terminal. Glauque.
A voir les hommes de ménages promener leurs machines pour nettoyer mes idées.
A repenser à mon geste et à douter, à remettre en question ce choix burlesque et furtif, cette fuite de tout ce qui me liait à mes 30 premières années.
Le lendemain j'ai repris le Tube pour aller à l'ambassade de France afin qu'ils m'aident.
"Impossible monsieur, on ne peut rien faire pour vous : vous devez retourner à Paris et faire refaire votre passeport".
En sortant de l'ambassade, fou de rage, j'ai voulu donner un coup de pied à un pigeon.
C'est là que j'ai senti un poids dans la doublure de ma veste. Sur le coté droit.
Ma poche droite était trouée.
Plus que trouée. Béante.
Mon passeport était tombé dans la doublure de ma veste.
Sans même que je le sente.
Parfois on se sent stupide.
A tous les sens du mot.
J'ai donc passé la journée à trainer dans Londres. Comme un touriste en costard. A humer l'atmosphère anglaise. Les vieilles dames roides et les jeunes businessmen de la city, les punk gothiques
et les gentlemen quinqua qui cohabitaient aux arrêts de bus.
Vers 17h00 j'ai repris le Tube vers Heathrow. Histoire de ne pas rater mon avion cette fois-ci.
Sauf qu'en arrivant au comptoir j'ai compris qu'il y avait un problème.
L'hôtesse m'a regardé bizarrement. Puis elle a soupiré et elle a dit des mots très simples :
"Vous savez Monsieur, vous êtes un miraculé. L'avion d'hier s'est abimé pas loin de Terre Neuve. Il n'y a aucun survivant".
Sur le coup je n'ai rien ressenti.
Pas même cherché une logique.
Aujourd'hui je réfute toute idée de fatalité, j'engueule les gens qui me disent que j'ai une bonne étoile ou qu'un Dieu m'a protégé.
C'était le hasard, c'est tout.
J'ai donc pris l'avion suivant.
Et j'ai façonné mon destin.
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Vos regards