Lettre adressée par Tocqueville à son ami Eugene Stoffels.
Le 12 janvier 1833, à Paris :
« Tu me parles de ce que tu appelles ton athéisme politique, et tu me demandes si je le partage. Ici, il faut s'entendre : es-tu dégoûté des partis seulement, ou aussi des idées qu'ils exploitent
?
Dans le premier cas, tu sais que telle a toujours été à peu près ma manière de voir.
Mais dans le second, je ne suis plus en rien ton homme.
Il y a actuellement une tendance évidente à prendre en indifférence toutes les idées qui peuvent agiter la société, qu'elles soient justes ou fausses, nobles ou basses. Chacun semble
s'entendre pour considérer le gouvernement de son pays "sicut res inter alios acta". Chacun se concentre de plus en plus dans l'intérêt individuel.
Il n'y a que des gens voulant le pouvoir pour eux-mêmes qui puissent se réjouir à la vue d'un pareil symptôme. Il faut savoir bien peu lire dans l'avenir pour compter sur la tranquillité achetée à
un semblable prix. Ce n'est pas là un repos sain et viril. C'est une sorte de torpeur apoplectique qui, si elle durait longtemps, nous conduirait infailliblement à de grands malheurs. (...)
Je lutte de tout mon pouvoir contre cette sagesse bâtarde (...) Je tâche de ne pas faire deux mondes : l'un, moral, où je m'enthousiasme encore pour ce qui est beau et bon ; l'autre, politique, où
je me couche à plat ventre pour sentir plus à mon aise le fumier sur lequel on marche. Je tâche de ne pas imiter dans un autre genre les grands seigneurs d'autrefois, qui tenaient qu'il était
honnête de tromper une femme, mais qu'on ne pouvait sans infamie manquer à sa parole envers un homme. Je cherche à ne pas diviser ce qui est indivisible. »
Lundi 4 mai 2009
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Vos regards