Aujourd'hui, je vous propose un extrait de Saint Exupery qui provient de Vol de Nuit.

Ne croyez pas que je cherche à faire émerger en vous une pitié quelconque. Peut-etre ce fragment ne vous touchera pas sur le coup, mais attendez-vous à le voir émerger dans vos pensées par la suite... Son humanité est bouleversante, sa beauté est simple, épurée, légère. Et si vous ne le lisez pas pour sa noblesse, si celle-ci vous indiffere, lisez le… pour moi, s’il vous plait, pour me faire plaisir. Je vous le demande gentiment.




Riviere est le responsable du réseau de l’Aeropostale pour l’Amerique du Sud. On le trouve ici, sur le terrain d’aviation de Buenos Aires, dans son bureau, en train de confirmer par une signature ses notes de sanctions infligées au personnel fautif.

« Suis-je juste ou injuste ? Je l’ignore. Si je frappe, les pannes diminuent. Le responsable, ce n’est pas l’homme, c’est comme une puissance obscure que l’on ne touche jamais si l’on ne touche pas tout le monde. Si j’etais très juste, un vol de nuit serait chaque fois une chance de mort. »
   Il lui vint une certaine lassitude d’avoir tracé si durement cette route. Il pensa que la pitié est bonne. Il feuilletait toujours les notes, absorbé dans son rêve.
    « …quant à Roblet, à partir d’aujourd’hui, il ne fait plus partie de notre personnel. »
Il revit ce vieux bonhomme et la conversation du soir : 


    – Un exemple, que voulez-vous, c’est un exemple.
    – Mais Monsieur… Mais Monsieur. Une fois, une seule, pensez donc ! et j’ai travaillé toute ma vie !
    – Il faut un exemple.
    – Mais Monsieur !… Regardez, Monsieur !
    Alors ce portefeuille usé et cette vieille feuille de journal où Roblet pose debout près d’un avion.
    Riviere voyait les vieilles mains trembler sur cette gloire naïve.
     – Ca date de 1910, Monsieur. C’est moi qui ai fait le montage, ici, du premier avion d’Argentine ! L’aviation depuis 1910… Monsieur, ça fait vingt ans ! Alors, comment pouvez vous dire… Et les jeunes, Monsieur, comme ils vont rire à l’atelier !… Ah ! Il vont bien rire !
     – Ca, ça m’est égal.
     _ Et mes enfants, Monsieur, j’ai des enfants !
     _ Je vous ai dit : je vous offre une place de manœuvre.
     – Ma dignité, Monsieur, ma dignité ! Voyons Monsieur, vingt ans d’aviation, une vieil ouvrier comme moi…
     – De manœuvre.
     – Je refuse Monsieur, je refuse !
     Et les vieilles mains tremblaient, et Riviere détournait les yeux de cette peau fripée, épaisse et belle.
     _ De manœuvre.
     – Non, Monsieur, non… Je veux vous dire encore…
     – Vous pouvez vous retirer.


     Riviere pensa : «  Ce n’est pas lui que j’ai congedié ainsi brutalement, c’est le mal dont il n’etait pas responsable, peut-être, mais qui passait par lui ».
      « Parce que les evenements, on les commande pensait Riviere, et ils obeissent, et on crée. Et les hommes sont de pauvres choses et les crée aussi. Ou bien on les écarte lorsque le mal passe par eux.
      « Je vais vous dire encore… » Que voulait-il dire ce pauvre vieux ? Qu’on lui arrachait ses vieilles joies ? Qu’il aimait le son des outils sur l’acier des avions, qu’on privait sa vie d’une grande poésie, et puis… qu’il faut vivre ?
«  Je suis très las » pensait Riviere. La fievre montait en lui, caressante. Il tapotait la feuille et pensait : « J’aimais bien le visage de ce vieux compagnon… »
Et Riviere revoyait ces mains. Il pensait à ce faible mouvement qu’elles ébaucheraient pour se joindre. Il suffirait de dire : «  Ca va. Ca va. Restez. » Riviere rêvait au ruissellement de joie qui descendrait dans ces vieilles mains. Et cette joie que diraient, qu’allaient dire, non ce visage, mais ces vieilles mains d’ouvrier, lui parut la chose la plus belle du monde. « Je vais déchirer cette note ? » Et la famille du vieux, et cette rentrée le soir, et ce modeste orgueil :
    «  Alors, on te garde ?
    – Voyons ! voyons ? C’est moi qui ai fait le montage du premier avion d’Argentine ! »
    Et les jeunes qui ne riraient plus, ce prestige reconquis par l’ancien…
    Le telephone sonnait, Riviere le décrocha.
    Un temps long, puis cette résonnance, cette profondeur qu’apportaient le vent, l’espace, aux voies humaine. Enfin, on parla :


     – Ici, le terrain. Qui est là ?
     – Riviere.
     – Monsieur le directeur, le 650 est en piste.
     – Bien
     – Enfin… Tout est prêt, mais nous avons dû, en derniere heure, refaire le circuit electrique, les connexions étaient défectueuses.
     – Bien. Qui a monté le circuit ?
     – Nous verifierons. Si vous le permettez, nous prendrons des sanctions : une panne de lumière de bord, ça peut être grave !
     _ Bien sur.
Riviere pensait : «  Si l’on arrache pas le mal quand on le rencontre, où qu’il soit, il y a des pannes de lumiere : c’est un crime de le manquer quand par hasard il se découvre : Roblet partira. »

Mercredi 8 avril 2009 3 08 /04 /2009 00:00
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Edito

Djoune, Two sah'zeunde tène,

- Une réflexion qui monopolise encore toute mon attention :
la Lettre aux Rêveurs Impénitents
- Au Nom de la Prose, en sommeil pour 6 mois.

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