[ 17/03/09 Les Echos ]
MAXIME AMIOT
Bérangère Freydier n'en revient pas. Cinq mois après avoir obtenu son diplôme de l'ESC de Saint-Etienne, cette jeune femme de vingt-trois ans est toujours en recherche d'emploi. « Je n'ai pas eu une seule piste sérieuse. Et nous sommes plusieurs dans ma situation », s'exclame-t-elle. Pourtant, elle pensait avoir fait le plus dur en décrochant, pour sa dernière année d'étude, un apprentissage d'un an au sein de la société Oxadis, spécialisée dans la fabrication de semences agricoles. Las... Touché par la crise, son employeur lui annonce en octobre qu'elle ne pourra pas être retenue en CDI.
Son cas n'est pas isolé. A tel point que Martin Hirsch, haut-commissaire à la Jeunesse, s'est engagé, le 9 mars dernier, à proposer des pistes pour venir en aide aux jeunes de 16 à 25 ans qui subissent de plein fouet la crise économique. « Il y un an encore, nombre d'entre eux disposaient de plusieurs offres avant même de sortir de l'école. Aujourd'hui, ils peuvent rechercher durant des mois », note Christophe Catoir, directeur général d'Adecco Experts, dont le nombre de recrutements de jeunes diplômés a chuté de 10 %. Selon une enquête de l'Apec, parue en février, les volumes d'embauche de jeunes diplômés cadres pourraient plonger de près de 30 % en 2009. Constructeurs automobiles, banques d'investissement, grands groupes industriels, agences immobilières, cabinets de conseil... sont autant de recruteurs traditionnels qui leur ferment la porte. « Le problème des jeunes, c'est qu'ils n'ont pas assez d'expérience et doivent être formés avant de tenir leur poste. Cela exige du temps et de l'argent, ce dont les entreprises manquent cruellement en ce moment », constate Christian Darantière, directeur délégué de l'Association pour faciliter l'insertion des jeunes diplômés (Afij).
Pourtant, certains secteurs recrutent encore. Malgré un net ralentissement, les sociétés de services en ingénierie informatique ont de forts besoins - 1.000 recrutements pour Logica, 1.100 pour Accenture - tout comme les cabinets d'audit, les banques de détail - confrontées à des départs massifs à la retraite - ou encore les entreprises du secteur de l'énergie (Areva, EDF...). Des créneaux aussitôt pris d'assaut par les intéressés. « Les étudiants se reportent vers les rares secteurs qui embauchent. Au final, la concurrence est encore plus rude », commente Christophe Catoir. Depuis octobre, le cabinet Deloitte, qui prévoit d'embaucher quelque 1.000 collaborateurs en 2009, a vu le nombre de candidatures spontanées doubler. De même chez Total ou chez Danone, qui recrute une centaine de commerciaux en 2009. « On commence à voir des CV qu'on voyait peu jusqu'alors : des diplômés issus de la finance ou du conseil, par exemple », explique Magali Brisdet, « senior manager » chargée du recrutement chez Danone.
Pour les employeurs, ce retournement est une aubaine. « En quelques mois, on est passé d'une situation de quasi-pénurie à un afflux de demandes. On a donc davantage de choix dans notre sélection », estime Jean-Pierre Chatard, dirigeant de la SSII Coraud - 100 salariés - qui a vu le nombre de CV reçus bondir de 25 % depuis cet automne. Désireuses, par les temps qui courent, de sécuriser leurs embauches et d'éviter toute mauvaise surprise, les entreprises sont d'autant plus regardantes sur les profils. C'est le cas du cabinet d'audit Mazars, qui embauchera plus de 250 débutants en 2009. « Le risque actuel est de recruter des candidats dont l'objectif principal est de se mettre à l'abri le temps de la crise, mais qui démissionneront lorsque la conjoncture repartira. Nous sommes donc particulièrement attentifs sur leurs motivations et leur projet professionnel », commente Caroline Haquet, directrice du recrutement de Mazars.
Aux étudiants de s'adapter à cette nouvelle donne. Tandis que certains choisissent de prolonger leurs études, via notamment l'inscription à des masters spécialisés, d'autres, ne pouvant différer leur entrée sur le marché du travail, revoient leurs ambitions à la baisse. Par exemple en acceptant des postes moins intéressants que prévu, voire des contrats plus précaires. Diplômée en juin dernier d'Euromed Marseille, Cécile Chapellier a effectué un premier CDD de six mois dans un grand groupe de publicité, avant de travailler aujourd'hui au sein d'une agence de communication, toujours en contrat à durée déterminée. « Je ne trouve aucune offre de CDI dans mon secteur. Alors, plutôt que d'attendre, je préfère emmagasiner de l'expérience », explique-t-elle. Au prix d'importants sacrifices sur sa rémunération : après avoir demandé 32.000 euros brut, la jeune femme n'a finalement obtenu que... 24.000 euros. Ce cas n'est pas unique : dans une étude publiée le 3 mars dernier, le cabinet Towers Perrin révèle que 4 % des grandes entreprises ont d'ores et déjà décidé de baisser les salaires d'embauche des jeunes diplômés en 2009, tandis que 10 % envisagent de le faire. « C'est assez exceptionnel, surtout comparé à ces dernières années, où les grilles avaient tendance à grimper sensiblement », note Eric Wuithier, directeur associé de Towers Perrin.
Conscients de ces difficultés, certains établissements veillent à mieux accompagner leurs étudiants dans leur recherche. Forums de recrutement, coaching individuel, implication des anciens diplômés... Les initiatives sont nombreuses. Depuis le début de l'année, Grenoble Ecole de management met en place des sessions d'entraînement aux entretiens d'embauche, animées par des professionnels. De même, l'école a relancé son club emploi, permettant aux étudiants en recherche de rencontrer chaque mois des recruteurs et des anciens diplômés. « Vu le contexte, il est encore plus essentiel de savoir valoriser son cursus et ses expériences », relève Suzanne Nallet, responsable de l'espace carrières de l'école. Les universités sont également actives. La loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU), votée en 2007, leur impose notamment de mettre en place un bureau d'aide à l'insertion professionnelle (BAIP), visant à assurer une mission d'insertion professionnelle. L'objectif de ces structures est double : orchestrer une meilleure diffusion des offres de stages et d'emplois, et assister l'étudiant dans ses recherches. Au sein de l'université Bordeaux-I, le BAIP propose depuis 2008 les services de conseillers d'orientation et de coachs, pour que les étudiants se rôdent à la pratique des entretiens. D'ici à la fin d'année, une plate-forme informatique devrait permettre aux recruteurs de déposer leurs offres d'emploi en temps réel. Ces annonces seront alors accessibles à l'ensemble des élèves, sur un intranet dédié. « Vu la situation qui se durcit, il faut tout faire pour faciliter les recherches de l'étudiant », martèle Marie-Françoise Bourdeau, responsable insertion de l'université.
L'attention se porte également vers les jeunes en cours de cursus. Les responsables insertion insistent sur le choix des stages, ainsi que sur les débouchés des différentes spécialisations. Tous les trois mois, l'Edhec diffuse auprès de ses étudiants un baromètre de l'emploi. Même démarche à l'ESCP-EAP, dont les élèves peuvent assister à des cycles hebdomadaires de conférences en finance, dressant les perspectives d'embauche dans le secteur. « Il ne s'agit pas de paniquer nos étudiants, mais d'effectuer un état des lieux, et de voir les métiers en demande », note Anne Gazengel, directeur général adjoint de l'ESCP-EAP, chargée des relations entreprises.
Pour les établissements spécialisés, l'évolution peut être encore plus radicale, et toucher le contenu même des enseignements. C'est le cas de l'Institut supérieur de l'automobile et des transports (Isat). Alors que 70 % de ses étudiants trouvent leur premier poste dans l'automobile, cette école d'ingénieurs a décidé de diversifier son offre pédagogique. Jusqu'alors axés à 100 % sur la mécanique, les cours seront désormais étendus à l'énergie, via la création, dès la rentrée prochaine, d'un département spécifique. Au programme : des classes sur les énergies « vertes », et sur les enjeux du développement durable dans la filière. « Les constructeurs misent sur ces contenus pour sortir de la crise. On anticipe donc les futurs besoins, ce qui garantira nos débouchés de demain », déclare Jean-Lorain Genty, directeur de l'Isat. Une démarche encore rare, mais révélatrice des bouleversements actuels...

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