Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existées est parfaitement normale et peut faire l'objet d'une procédure judiciaire sur le fondement de l'article 9 CC, ce qui serait
vachement sympa pour mon avocat et pour les magistrats, car après tout c'est pas tous les jours que ces braves gens peuvent rigoler.
Contre toute attente,
Cette nouvelle est dédiée à tous les Premieres Années 2004 - 2005 de mon école bien aimée
Elle est egalement dédiée à tous les parents qui se décarcassent pour que leurs enfants réussissent.
Il porte un jean de marque Diesel avec des reflets gris stylisés. Sa chemise est blanche, un peu froissée mais pas trop. Le col est large, la coupe est bonne, le tissu de qualité. Le premier bouton du haut est parfaitement ouvert sur 2 poils qui se battent en duel. Non, franchement, on ne peut rien dire : les standards sont respectés, c'est nickel. Passons aux chaussures. Elles ne sont plus vraiment à la mode et s'il ne les a pas changées c'est qu'il les aiment encore un peu. Pareil pour sa veste de tweed bleu qui faisait de lui un fashionista émérite. Il y a quelques semaines... Bon, allez, ça ira : c'est pas si mal. Il a belle allure. D'ailleurs avec le gel effet mouillé dans les cheveux et la démarche coulée, il a tout du jeune dans le vent, du beau gosse en devenir, du garçon sûr de lui et de son avenir…
Mais ça, bien sûr, c'est complètement faux. Les apparences, toujours les apparences, c'est ce qui prédomine en école de commerce.
Il ne sait pas où il va, il ne sait pas pourquoi il y va, et il ne sait pas si "ça" va ou pas. En fait, il avance comme d'autres jouent au baccarat. Moitié devin, moitié bluffeur. Moitié perplexe, moitié hâbleur. Chaque jour, chaque instant. C'est sa vie.
Il a 20 ans, peut-être 21 et il y a encore beaucoup de candeur sur son visage. Beaucoup d'illusions qui auront certainement volé en éclat avant l'obtention de son diplôme. Le problème c'est que le diplôme, justement, il est encore loin. Entre-temps, ça va être 3 ans de poker. Ca tombe très bien : le bluff, la tchatche, la baraka, c'est ce qu'on lui apprend dans son école de commerce. Enrober les choses, débiter des fadaises crédibles, avoir l'intelligence des situations…
Alors oui, bien sur, il crâne un peu, il sourit beaucoup : il se la raconte, comme on dit... Mais c'est le jeu. Et ça fait rire les jolies filles. Ah oui, parce que je ne vous l'ai pas dit… Il y a plein de jolies filles à l'école. C'est déjà ça…
Mais c'est qui ce garçon. Comment s'appelle-t-il ?
Il s'appelle Arthur. Ca lui va bien Arthur. Ca fait bourgeois mais pas trop. Cultivé mais pas pédant. Ses parents ont fait preuve de bon goût. Pardon ? Ils font quoi ses parents ? Bonne question…
Son père est stomatologue. Un vrai père, de ceux qui vous demandent tous les soirs comment ça s'est passé aujourd'hui et quelles notes tu as eues. Un papa qui roule en Audi. Ah oui, il fallait absolument le préciser. Le fait de rouler en Audi c'est très important pour le papa d'Arthur. Vous comprenez, une Audi, c'est moins ostentatoire qu'une Béhème ou une Mercedes. C'est plus discret mais c'est la classe. Rouler en Audi, c'est bien. C'est un état d'esprit. C'est évocateur d'une personnalité. Le papa d'Arthur aime bien en parler avec Jacques, l'anesthésiste de la clinique. Lui il roule en Jaguar. C'est un sujet de dispute. Ils s'engueulent, ils rigolent: ils sont contents. A 50 ans, c'est bien d'avoir encore des choses qui vous rendent contents.
Et la maman d'Arthur ?
La maman d'Arthur est prof de français et si ça vous intéresse elle roule en Mini. Chaque matin elle se gare devant le lycée privé où elle enseigne. Chaque matin elle offre la même image aux élèves qui la voient sortir de son bolide. Tailleur strict, chignon impeccable, sac Chanel et chaussures bicolores. Parce que vous comprenez, les chaussures bicolores çà apporte une petite touche de fantaisie à une image sérieuse. C'est un état d'esprit. C'est évocateur d'une personnalité. D'ailleurs tant qu'on y est, ça serait bien de préciser qu'elle n'est pas vraiment prof de français : elle préfère dire professeur de lettres. Ca fait plus joli, ça fait mieux. Et puis ça lui permet de placer son agrégation dans la conversation…
Le Papa d'Arthur et la Maman d'Arthur vivent ensemble. C'est important de le dire. Ils y tiennent. Avec tous ces gens qui divorcent, ça devient rare un couple uni. Attention, il ne faut pas idéaliser…Ca leur arrive de s'engueuler. Parfois. De temps en temps. Mais bon, au final ça se passerait plutôt bien entre eux. Ils vivent dans une maison en meulière dans une rue calme d'une banlieue calme de l'Ouest calme de Paris. Ca va, ils ne sont pas à plaindre. Les impôts locaux n'ont pas trop augmenté, la femme de ménage fait bien son boulot, les voisins sont stupides mais pas méchants... Non, franchement, ils n'ont pas trop de soucis…
Quoique...
Quand ils ont su que leur fils n'avait pas réussi à avoir HEC, ils ont été un peu déçus. Forcement... Mais bon, Reims c'est pas mal quand même. Et puis le fils de la pharmacienne y est rentré l'année dernière et il s'y plait beaucoup, alors…
Alors le stomatologue a emmené sa petite famille au restaurant pour fêter ça.
Entre deux verres de Juliénas, ils se sont remémoré tout le périple pour en arriver là. L'allemand première langue en 6eme, le latin en 4eme, la voie scientifique en Première… Ils se sont rappelé le salon des grandes écoles Porte Champerret. Les stands, les tonnes de documentations en papier glacé… et l'angoisse. L'angoisse de tous ces parents accompagnant leurs enfants, cette angoisse de l'avenir, tellement lourde...
Et puis après il y a eu la classe prépa.
Le lycée Janson de Sailly, la rue de Longchamp, le XVIème en pierre de taille. Deux années de boulot intensif, deux années passées à cravacher.
Officiellement.
En fait Arthur n'a pas fait grand-chose. Il l'avoue. A demi mots. Mais oui, bien sûr que oui : il aurait pu bosser plus. Mais bon…Il y avait Marie, il y avait Aude, la liberté nouvelle, le troquet du coin et une identité à façonner. Alors tu penses bien qu'étudier l'économie…
Arthur est donc parti à Reims.
Et le premier jour est arrivé.
La rentrée des classes…
Il y repense avec un sourire. Il la revit. Il y est de nouveau
L'expression le fait rigoler. La rentrée des classes… Ca fait gamin, tout de même. D'un autre coté c'est vrai qu'ils n'ont pas beaucoup vécu ces élèves de Première Années... Il y a beaucoup de baby faces autour de lui, des visages poupins à peine sortis de l'adolescence et…
Ils sont peut être 200 dans l'assemblée.
Arthur les regarde comme un visteur au musée devant une toile. Il se demande combien ont déjà baisé. Le mot le fait ricaner. C'est vulgaire ? Oh et puis merde, on s'en fout d'être vulgaire. Il parait qu'en école de commerce c'est la fête du slip. Avec son gel effet mouillé et sa gueule d'ange, c'est sur, il va chopper de la meuf. Un petit coup d'œil circulaire... L'amphi s'est rempli, les portes se ferment. Voila, ça y est. Ils sont tous là.
Sa promo.
Celle qui va l'accompagner pendant 3 ans.
Il ne sait pas encore ce qui l'attend. Il ne sait pas encore que Julio est un boulet ou que Jane est une grosse tête. Il ne connaît même pas leurs prénoms. Il observe tout le monde, il cherche des connaissances, il sourit. Il sourit pour faire bonne figure mais il n'en mène pas large…Il pense déjà à ce soir. Il pense à la poêle neuve dans le placard et à l'odeur des meubles Ikea. Les meubles Ikea qu'il a fallu monter pendant des heures. Les meubles Ikea qui font le bonheur des lombaires des stomatologues…
Et puis le directeur prend la parole.
Il est beau le directeur. Il parle bien le directeur. Avec son sourire 10000 watts et ses phrases calibrées. Avec des projets grandioses et des promesses merveilleuses, avec des mots agréables et des yeux qui pétillent. Et je vous rappelle que vous êtes avant tout des étudiants et non pas des clients… Un peu plus, et il leur ferait un petit laïus, comme le directeur de l'école du Petit Nicolas. Avec l'honneur à faire à ses parents sinon on va finir au bagne et…
Mais non, ça va.
Pour l'instant le discours est assez cool.
Bien enveloppé, bien marketé, mais cool.
Et je compte sur vous pour profiter pleinement des opportunités que vous offre l'école.
T'inquiète pas mon vieux : à 7200 euros l'année, on n'va pas se gêner…
Encore un p'tit coup d'œil circulaire. Arthur contemple les visages. Il reconnaît des gens qu'il avait croisés pendant les épreuves orales. 3 mois auparavant. Ca lui semble tellement loin cette fameuse tournée des écoles. Cette balade dans tout l'hexagone, avec ce merveilleux instrument : le TGV-climatisé-trop-froid. Le TGV glacé. Le TGV avec ses hommes d'affaires soucieux, ses mamies qui puent la brillantine d'outre tombe, et ses pouffiasses. Ah, les pouffiasses... Ces grosses connes qui mettent 3 plombes à trouver leurs portables qui sonnent. "Oui j'arrive dans 2 heures. Tu veux que je prenne du pain en passant ?"
Et puis c'est l'arrivée.
La gare sent mauvais, les gens sont moches, le stress commence à s'insinuer sournoisement. Il faut trouver le chemin de l'école, ne pas se gourer de bus, ne pas se tromper d'arrêt, respirer…
Surtout, respirer.
Et puis c'est l'attente.
Insupportable.
L'attente dans le couloir, avant l'entretien.
Avec la cravate qui sert, le costume qui étouffe, les vernis qui font mal. L'atmosphère est lourde et poisseuse. Le mois de juin est particulièrement chaud cette année.
On commence alors à discuter avec les autres candidats. Réflexe humain de sociabilité en situation de danger. On commence à discuter et voila les rumeurs qui arrivent. Ah, les rumeurs...
Il parait que, on m'a dit, il semblerait, j'ai une copine qui y est et qui m'a dit…
Ah, les rumeurs ! Sans fondement, évasives, débiles, mais tellement rassurantes : le passeur de concours est un pèlerin en quête de vérité...
Et puis vient l'entretien.
Deux examinateurs, un candidat, une grosse boule dans la gorge.
Et la discussion commence.
Bam, crochet du droit ! Bam, uppercut du gauche !
Les questions fusent de toute part. En rafales ou solitaires, lentes ou rapides ; insidieuses ou franches, taquines ou franchement débiles. Quelle est la profondeur du Rhône ? Racontez-nous une blague. Vendez-moi cette montre. Vous aimez les géraniums ? Ah bon, pourquoi ?
Le nombre de coups de pied au cul qui se perdent chaque année est incalculable.
Mais maintenant tout va bien. C'est fini : Arthur est à Reims.
On l'avait quitté dans un amphi et on le retrouve dans une salle.
Deux mois plus tard.
Deux mois déjà.
Il a vite pris le pli…
A commencer par les fêtes. Les soirées comme on dit. Organisées par le Bureau des Elèves avec une régularité de métronome. Un peu comme une ordonnance de médecin : une soirée par semaine, toutes les semaines. La fête érigée au rang d'une hygiène de vie : Veni, Vidi, Whisky.
En soirée, on danse (un peu), on boit (beaucoup) et on mate (énormément).
En fin de soirée, on choppe une nana (souvent), on raconte des conneries (inévitablement) et on part content de soi (tout le temps).
Il faut dire qu'on a passé un moment à forte valeur corporatiste ajoutée. Alcoolisé, on est l'ami de tout le monde et tout le monde est un ami. Le DJ passe Respect et tout le monde chante. Une cohésion se crée, on rie, on s'amuse, on se détend. On déconne tous ensemble, on est bien..
Mais pour autant il ne faut pas rêver : demain on va se croiser dans un couloir sans même se dire bonjour. Superficiel et léger…
Et Arthur dans l'affaire ?
Tel qu'on le voit, ce matin, Arthur, n'a qu'une seule certitude : il ne boira plus jamais. Enfin presque plus. Enfin, on verra… Il se sent encore un peu nauséeux et il ne sait plus vraiment ce qu'il a fait hier soir. Il ne sait plus vraiment ce qui s'est passé. Et pourquoi Laura lui lance des regards assassins ? Et pourquoi Marianne évite son regard ?
Peu importe.
Il le saura rapidement : tout se sait à l'école.
Les rumeurs, toujours les rumeurs…
Pour l'instant, son but est simple : ne pas vomir sur les escarpins de la prof de compta. Ce n'est pas l'envie qui lui manque, pourtant. En plus ils sont super moches ces escarpins. Mais bon, déjà qu'il n'est pas vraiment en odeur de sainteté avec elle, alors si en plus...
Il faut dire qu'il n'a pas vraiment bossé depuis le début de l'année.
D'ailleurs les examens arrivent et ça commence à devenir un peu gênant.
Pourtant on lui avait dit qu'en Ecole de commerce c'est total farniente.
N'iiiiimporte quoi…
On bosse.
Un peu.
Ce qu'il faut. Quand il faut.
A l'arraché. Quelques jours voire quelques heures avant les exams.
Le plus souvent ça passe. Pour la plupart des gens.
Bien sur, il y a les cas extrêmes.
Jean-Albert, par exemple. Il est grand il est costaud et ce n'est pas la moitié d'un imbécile. C'est même carrément un gros con. Le genre de mec tellement idiot que ça en devient un plaisir et une thérapie : on se dit qu'avec des concurrents comme ça, on a peut être une chance de réussir sa vie.
Encore que…
Ca veut dire quoi réussir sa vie ?
Ca y est, Arthur a définitivement perdu le cours de compta. Là-bas sur le tableau, le Bilan et le Compte de Résultat forment une nébuleuse bizarre.
C'est certain, il va encore rater son exercice d'application.
C'est certain, la prof va encore le prendre pour un gros nase…
C'est fou comme il s'en fout.
Ca veut dire quoi réussir sa vie ?
Avoir 50 ans, une Audi, un crédit sur la maison, et écouter France Inter le soir en revenant dans les embouteillages...
C'est indéniablement une vision très stomatologique de la chose.
Et avant ça ?
Rentrer dans une boite sans se poser de questions ; parce que l'important c'est d'avoir un job. Un job pas trop mal payé si possible. Faire du marketing chez Villeroy Boch pour promouvoir des cuvettes de chiottes, être contrôleur de gestion chez Justin Bridou et "exceller" toute la journée, bosser chez Gilette et créer un nouveau rasoir 6 lames "que tu te fais avoir quand tu dois racheter des lames…"
Arthur ne sourit pas.
Il se demande si son propos n'est pas celui d'un idéaliste puéril en mal d'aventures et de sensations fortes. Après tout, dans la vie il n'y a pas que les gentils renards, les gentilles roses et les gentils allumeurs de réverbères. Il y a aussi le chômage, le Sida, et le Trou de la Sécu.
Pour autant, il aimerait bien en parler avec quelqu'un. Il aimerait bien… mais il y a des sujets qu'on n'évoque pas à Sup de Co, ou qu'on évoque à mots couverts.
Sup de Co c'est un peu le triomphe du suivisme.
Le glacier pur et bleuté des préparationnaires fond à l'entrée de l'école. En quelques semaines, il engendre un fleuve d'élèves qui va couler pendant 3 ans avant de se déverser dans l'océan abyssal des entreprises. Logiques, attitudes, état d'esprit, habitudes ou tradition : il y a une culture Ecole de Commerce. On adhère ou non. Mais pour la majorité, la question ne se pose même pas et...
Arthur réalise soudain… Ce n'est pas une blague. C'est vraiment le triomphe de Panurge. Cette fois-ci, il en rigole carrément ! C'est vrai qu'à l'Ecole, aucune remise en question n'est envisagée : la facilité est reine et la pensée unique devient une fatalité. Peu de personnes en échappent parce que peu de personnes veulent en échapper. Le moule conduit vers la réussite alors à quoi bon en sortir ? Chaque étudiant qui entre dans cette danse loufoque devient sans le savoir son propre Big Brother. Ceci est beau, ceci ne l'est pas, ceci est bien, ceci ne l'est pas. Autocensure implicite, inconsciente, sans même savoir pourquoi elle a lieu. A Sup de Co, tout le monde est beau, tout le monde est lisse, personne n'est faible. A Sup de Co si tu ne passes pas pour quelqu'un d'exceptionnel, tu n'es rien… Nobod'y.
Arthur se demande soudain s'il n'exagère pas un peu.
Il faut vraiment qu'il arrête les Tequila Gin Vodka : les TGV glacés ne lui réussissent pas.
C'est vrai quoi, tous les élèves ne sont pas comme ça...
Oui mais, c'est tellement facile de généraliser…
Après tout, il y a tellement de gens autour de lui qui répondent à ces canons,
Et puis ça fait tellement du bien de se sentir différent…
C'est tellement bon d'être un rebelle.
Avec un jean de marque et du gel effet mouillé.
Pierre-Olivier LEROY
Contre toute attente,
Cette nouvelle est dédiée à tous les Premieres Années 2004 - 2005 de mon école bien aimée
Elle est egalement dédiée à tous les parents qui se décarcassent pour que leurs enfants réussissent.
Il porte un jean de marque Diesel avec des reflets gris stylisés. Sa chemise est blanche, un peu froissée mais pas trop. Le col est large, la coupe est bonne, le tissu de qualité. Le premier bouton du haut est parfaitement ouvert sur 2 poils qui se battent en duel. Non, franchement, on ne peut rien dire : les standards sont respectés, c'est nickel. Passons aux chaussures. Elles ne sont plus vraiment à la mode et s'il ne les a pas changées c'est qu'il les aiment encore un peu. Pareil pour sa veste de tweed bleu qui faisait de lui un fashionista émérite. Il y a quelques semaines... Bon, allez, ça ira : c'est pas si mal. Il a belle allure. D'ailleurs avec le gel effet mouillé dans les cheveux et la démarche coulée, il a tout du jeune dans le vent, du beau gosse en devenir, du garçon sûr de lui et de son avenir…
Mais ça, bien sûr, c'est complètement faux. Les apparences, toujours les apparences, c'est ce qui prédomine en école de commerce.
Il ne sait pas où il va, il ne sait pas pourquoi il y va, et il ne sait pas si "ça" va ou pas. En fait, il avance comme d'autres jouent au baccarat. Moitié devin, moitié bluffeur. Moitié perplexe, moitié hâbleur. Chaque jour, chaque instant. C'est sa vie.
Il a 20 ans, peut-être 21 et il y a encore beaucoup de candeur sur son visage. Beaucoup d'illusions qui auront certainement volé en éclat avant l'obtention de son diplôme. Le problème c'est que le diplôme, justement, il est encore loin. Entre-temps, ça va être 3 ans de poker. Ca tombe très bien : le bluff, la tchatche, la baraka, c'est ce qu'on lui apprend dans son école de commerce. Enrober les choses, débiter des fadaises crédibles, avoir l'intelligence des situations…
Alors oui, bien sur, il crâne un peu, il sourit beaucoup : il se la raconte, comme on dit... Mais c'est le jeu. Et ça fait rire les jolies filles. Ah oui, parce que je ne vous l'ai pas dit… Il y a plein de jolies filles à l'école. C'est déjà ça…
Mais c'est qui ce garçon. Comment s'appelle-t-il ?
Il s'appelle Arthur. Ca lui va bien Arthur. Ca fait bourgeois mais pas trop. Cultivé mais pas pédant. Ses parents ont fait preuve de bon goût. Pardon ? Ils font quoi ses parents ? Bonne question…
Son père est stomatologue. Un vrai père, de ceux qui vous demandent tous les soirs comment ça s'est passé aujourd'hui et quelles notes tu as eues. Un papa qui roule en Audi. Ah oui, il fallait absolument le préciser. Le fait de rouler en Audi c'est très important pour le papa d'Arthur. Vous comprenez, une Audi, c'est moins ostentatoire qu'une Béhème ou une Mercedes. C'est plus discret mais c'est la classe. Rouler en Audi, c'est bien. C'est un état d'esprit. C'est évocateur d'une personnalité. Le papa d'Arthur aime bien en parler avec Jacques, l'anesthésiste de la clinique. Lui il roule en Jaguar. C'est un sujet de dispute. Ils s'engueulent, ils rigolent: ils sont contents. A 50 ans, c'est bien d'avoir encore des choses qui vous rendent contents.
Et la maman d'Arthur ?
La maman d'Arthur est prof de français et si ça vous intéresse elle roule en Mini. Chaque matin elle se gare devant le lycée privé où elle enseigne. Chaque matin elle offre la même image aux élèves qui la voient sortir de son bolide. Tailleur strict, chignon impeccable, sac Chanel et chaussures bicolores. Parce que vous comprenez, les chaussures bicolores çà apporte une petite touche de fantaisie à une image sérieuse. C'est un état d'esprit. C'est évocateur d'une personnalité. D'ailleurs tant qu'on y est, ça serait bien de préciser qu'elle n'est pas vraiment prof de français : elle préfère dire professeur de lettres. Ca fait plus joli, ça fait mieux. Et puis ça lui permet de placer son agrégation dans la conversation…
Le Papa d'Arthur et la Maman d'Arthur vivent ensemble. C'est important de le dire. Ils y tiennent. Avec tous ces gens qui divorcent, ça devient rare un couple uni. Attention, il ne faut pas idéaliser…Ca leur arrive de s'engueuler. Parfois. De temps en temps. Mais bon, au final ça se passerait plutôt bien entre eux. Ils vivent dans une maison en meulière dans une rue calme d'une banlieue calme de l'Ouest calme de Paris. Ca va, ils ne sont pas à plaindre. Les impôts locaux n'ont pas trop augmenté, la femme de ménage fait bien son boulot, les voisins sont stupides mais pas méchants... Non, franchement, ils n'ont pas trop de soucis…
Quoique...
Quand ils ont su que leur fils n'avait pas réussi à avoir HEC, ils ont été un peu déçus. Forcement... Mais bon, Reims c'est pas mal quand même. Et puis le fils de la pharmacienne y est rentré l'année dernière et il s'y plait beaucoup, alors…
Alors le stomatologue a emmené sa petite famille au restaurant pour fêter ça.
Entre deux verres de Juliénas, ils se sont remémoré tout le périple pour en arriver là. L'allemand première langue en 6eme, le latin en 4eme, la voie scientifique en Première… Ils se sont rappelé le salon des grandes écoles Porte Champerret. Les stands, les tonnes de documentations en papier glacé… et l'angoisse. L'angoisse de tous ces parents accompagnant leurs enfants, cette angoisse de l'avenir, tellement lourde...
Et puis après il y a eu la classe prépa.
Le lycée Janson de Sailly, la rue de Longchamp, le XVIème en pierre de taille. Deux années de boulot intensif, deux années passées à cravacher.
Officiellement.
En fait Arthur n'a pas fait grand-chose. Il l'avoue. A demi mots. Mais oui, bien sûr que oui : il aurait pu bosser plus. Mais bon…Il y avait Marie, il y avait Aude, la liberté nouvelle, le troquet du coin et une identité à façonner. Alors tu penses bien qu'étudier l'économie…
Arthur est donc parti à Reims.
Et le premier jour est arrivé.
La rentrée des classes…
Il y repense avec un sourire. Il la revit. Il y est de nouveau
L'expression le fait rigoler. La rentrée des classes… Ca fait gamin, tout de même. D'un autre coté c'est vrai qu'ils n'ont pas beaucoup vécu ces élèves de Première Années... Il y a beaucoup de baby faces autour de lui, des visages poupins à peine sortis de l'adolescence et…
Ils sont peut être 200 dans l'assemblée.
Arthur les regarde comme un visteur au musée devant une toile. Il se demande combien ont déjà baisé. Le mot le fait ricaner. C'est vulgaire ? Oh et puis merde, on s'en fout d'être vulgaire. Il parait qu'en école de commerce c'est la fête du slip. Avec son gel effet mouillé et sa gueule d'ange, c'est sur, il va chopper de la meuf. Un petit coup d'œil circulaire... L'amphi s'est rempli, les portes se ferment. Voila, ça y est. Ils sont tous là.
Sa promo.
Celle qui va l'accompagner pendant 3 ans.
Il ne sait pas encore ce qui l'attend. Il ne sait pas encore que Julio est un boulet ou que Jane est une grosse tête. Il ne connaît même pas leurs prénoms. Il observe tout le monde, il cherche des connaissances, il sourit. Il sourit pour faire bonne figure mais il n'en mène pas large…Il pense déjà à ce soir. Il pense à la poêle neuve dans le placard et à l'odeur des meubles Ikea. Les meubles Ikea qu'il a fallu monter pendant des heures. Les meubles Ikea qui font le bonheur des lombaires des stomatologues…
Et puis le directeur prend la parole.
Il est beau le directeur. Il parle bien le directeur. Avec son sourire 10000 watts et ses phrases calibrées. Avec des projets grandioses et des promesses merveilleuses, avec des mots agréables et des yeux qui pétillent. Et je vous rappelle que vous êtes avant tout des étudiants et non pas des clients… Un peu plus, et il leur ferait un petit laïus, comme le directeur de l'école du Petit Nicolas. Avec l'honneur à faire à ses parents sinon on va finir au bagne et…
Mais non, ça va.
Pour l'instant le discours est assez cool.
Bien enveloppé, bien marketé, mais cool.
Et je compte sur vous pour profiter pleinement des opportunités que vous offre l'école.
T'inquiète pas mon vieux : à 7200 euros l'année, on n'va pas se gêner…
Encore un p'tit coup d'œil circulaire. Arthur contemple les visages. Il reconnaît des gens qu'il avait croisés pendant les épreuves orales. 3 mois auparavant. Ca lui semble tellement loin cette fameuse tournée des écoles. Cette balade dans tout l'hexagone, avec ce merveilleux instrument : le TGV-climatisé-trop-froid. Le TGV glacé. Le TGV avec ses hommes d'affaires soucieux, ses mamies qui puent la brillantine d'outre tombe, et ses pouffiasses. Ah, les pouffiasses... Ces grosses connes qui mettent 3 plombes à trouver leurs portables qui sonnent. "Oui j'arrive dans 2 heures. Tu veux que je prenne du pain en passant ?"
Et puis c'est l'arrivée.
La gare sent mauvais, les gens sont moches, le stress commence à s'insinuer sournoisement. Il faut trouver le chemin de l'école, ne pas se gourer de bus, ne pas se tromper d'arrêt, respirer…
Surtout, respirer.
Et puis c'est l'attente.
Insupportable.
L'attente dans le couloir, avant l'entretien.
Avec la cravate qui sert, le costume qui étouffe, les vernis qui font mal. L'atmosphère est lourde et poisseuse. Le mois de juin est particulièrement chaud cette année.
On commence alors à discuter avec les autres candidats. Réflexe humain de sociabilité en situation de danger. On commence à discuter et voila les rumeurs qui arrivent. Ah, les rumeurs...
Il parait que, on m'a dit, il semblerait, j'ai une copine qui y est et qui m'a dit…
Ah, les rumeurs ! Sans fondement, évasives, débiles, mais tellement rassurantes : le passeur de concours est un pèlerin en quête de vérité...
Et puis vient l'entretien.
Deux examinateurs, un candidat, une grosse boule dans la gorge.
Et la discussion commence.
Bam, crochet du droit ! Bam, uppercut du gauche !
Les questions fusent de toute part. En rafales ou solitaires, lentes ou rapides ; insidieuses ou franches, taquines ou franchement débiles. Quelle est la profondeur du Rhône ? Racontez-nous une blague. Vendez-moi cette montre. Vous aimez les géraniums ? Ah bon, pourquoi ?
Le nombre de coups de pied au cul qui se perdent chaque année est incalculable.
Mais maintenant tout va bien. C'est fini : Arthur est à Reims.
On l'avait quitté dans un amphi et on le retrouve dans une salle.
Deux mois plus tard.
Deux mois déjà.
Il a vite pris le pli…
A commencer par les fêtes. Les soirées comme on dit. Organisées par le Bureau des Elèves avec une régularité de métronome. Un peu comme une ordonnance de médecin : une soirée par semaine, toutes les semaines. La fête érigée au rang d'une hygiène de vie : Veni, Vidi, Whisky.
En soirée, on danse (un peu), on boit (beaucoup) et on mate (énormément).
En fin de soirée, on choppe une nana (souvent), on raconte des conneries (inévitablement) et on part content de soi (tout le temps).
Il faut dire qu'on a passé un moment à forte valeur corporatiste ajoutée. Alcoolisé, on est l'ami de tout le monde et tout le monde est un ami. Le DJ passe Respect et tout le monde chante. Une cohésion se crée, on rie, on s'amuse, on se détend. On déconne tous ensemble, on est bien..
Mais pour autant il ne faut pas rêver : demain on va se croiser dans un couloir sans même se dire bonjour. Superficiel et léger…
Et Arthur dans l'affaire ?
Tel qu'on le voit, ce matin, Arthur, n'a qu'une seule certitude : il ne boira plus jamais. Enfin presque plus. Enfin, on verra… Il se sent encore un peu nauséeux et il ne sait plus vraiment ce qu'il a fait hier soir. Il ne sait plus vraiment ce qui s'est passé. Et pourquoi Laura lui lance des regards assassins ? Et pourquoi Marianne évite son regard ?
Peu importe.
Il le saura rapidement : tout se sait à l'école.
Les rumeurs, toujours les rumeurs…
Pour l'instant, son but est simple : ne pas vomir sur les escarpins de la prof de compta. Ce n'est pas l'envie qui lui manque, pourtant. En plus ils sont super moches ces escarpins. Mais bon, déjà qu'il n'est pas vraiment en odeur de sainteté avec elle, alors si en plus...
Il faut dire qu'il n'a pas vraiment bossé depuis le début de l'année.
D'ailleurs les examens arrivent et ça commence à devenir un peu gênant.
Pourtant on lui avait dit qu'en Ecole de commerce c'est total farniente.
N'iiiiimporte quoi…
On bosse.
Un peu.
Ce qu'il faut. Quand il faut.
A l'arraché. Quelques jours voire quelques heures avant les exams.
Le plus souvent ça passe. Pour la plupart des gens.
Bien sur, il y a les cas extrêmes.
Jean-Albert, par exemple. Il est grand il est costaud et ce n'est pas la moitié d'un imbécile. C'est même carrément un gros con. Le genre de mec tellement idiot que ça en devient un plaisir et une thérapie : on se dit qu'avec des concurrents comme ça, on a peut être une chance de réussir sa vie.
Encore que…
Ca veut dire quoi réussir sa vie ?
Ca y est, Arthur a définitivement perdu le cours de compta. Là-bas sur le tableau, le Bilan et le Compte de Résultat forment une nébuleuse bizarre.
C'est certain, il va encore rater son exercice d'application.
C'est certain, la prof va encore le prendre pour un gros nase…
C'est fou comme il s'en fout.
Ca veut dire quoi réussir sa vie ?
Avoir 50 ans, une Audi, un crédit sur la maison, et écouter France Inter le soir en revenant dans les embouteillages...
C'est indéniablement une vision très stomatologique de la chose.
Et avant ça ?
Rentrer dans une boite sans se poser de questions ; parce que l'important c'est d'avoir un job. Un job pas trop mal payé si possible. Faire du marketing chez Villeroy Boch pour promouvoir des cuvettes de chiottes, être contrôleur de gestion chez Justin Bridou et "exceller" toute la journée, bosser chez Gilette et créer un nouveau rasoir 6 lames "que tu te fais avoir quand tu dois racheter des lames…"
Arthur ne sourit pas.
Il se demande si son propos n'est pas celui d'un idéaliste puéril en mal d'aventures et de sensations fortes. Après tout, dans la vie il n'y a pas que les gentils renards, les gentilles roses et les gentils allumeurs de réverbères. Il y a aussi le chômage, le Sida, et le Trou de la Sécu.
Pour autant, il aimerait bien en parler avec quelqu'un. Il aimerait bien… mais il y a des sujets qu'on n'évoque pas à Sup de Co, ou qu'on évoque à mots couverts.
Sup de Co c'est un peu le triomphe du suivisme.
Le glacier pur et bleuté des préparationnaires fond à l'entrée de l'école. En quelques semaines, il engendre un fleuve d'élèves qui va couler pendant 3 ans avant de se déverser dans l'océan abyssal des entreprises. Logiques, attitudes, état d'esprit, habitudes ou tradition : il y a une culture Ecole de Commerce. On adhère ou non. Mais pour la majorité, la question ne se pose même pas et...
Arthur réalise soudain… Ce n'est pas une blague. C'est vraiment le triomphe de Panurge. Cette fois-ci, il en rigole carrément ! C'est vrai qu'à l'Ecole, aucune remise en question n'est envisagée : la facilité est reine et la pensée unique devient une fatalité. Peu de personnes en échappent parce que peu de personnes veulent en échapper. Le moule conduit vers la réussite alors à quoi bon en sortir ? Chaque étudiant qui entre dans cette danse loufoque devient sans le savoir son propre Big Brother. Ceci est beau, ceci ne l'est pas, ceci est bien, ceci ne l'est pas. Autocensure implicite, inconsciente, sans même savoir pourquoi elle a lieu. A Sup de Co, tout le monde est beau, tout le monde est lisse, personne n'est faible. A Sup de Co si tu ne passes pas pour quelqu'un d'exceptionnel, tu n'es rien… Nobod'y.
Arthur se demande soudain s'il n'exagère pas un peu.
Il faut vraiment qu'il arrête les Tequila Gin Vodka : les TGV glacés ne lui réussissent pas.
C'est vrai quoi, tous les élèves ne sont pas comme ça...
Oui mais, c'est tellement facile de généraliser…
Après tout, il y a tellement de gens autour de lui qui répondent à ces canons,
Et puis ça fait tellement du bien de se sentir différent…
C'est tellement bon d'être un rebelle.
Avec un jean de marque et du gel effet mouillé.
Pierre-Olivier LEROY









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