Une bafouille que certains ont déjà lue maintes et maintes fois...

Pour Lucas, ce devait être un été en grande surface, à vendre des articles de sport.
Un été à 35 heures au lieu des 18 habituelles, celles de son job d'étudiant.
Tout ça pour rattraper les "semaines à 0", octroyées par son RR pendant les partiels, en Janvier et en Juin.
Un été à Paris, sur la moquette, sous les néons.
"Bonjour Madame. Non Madame, je ne suis pas un vendeur, en fait j'ai piqué un gilet et je vais poser une bombe dans le magasin. Mais chut, hein... Ca reste entre nous."
"Bonjour Madame. Pardon ? Ah! Nooon! Non, voyez vous, si je suis vendeur tennis c'est justement parce que je n'y connais rien du tout : c'est plus sympa! Par contre si vous voulez un conseil
en bilboquet, je peux vous ai..."
Mais ce genre de phrase, bien sûr, personne ne les dira jamais.
C'est le genre de phrase qui fait sourire Lucas alors qu'il boit son café, tout seul, en salle de pause.
Or,
Si une demoiselle rentre dans la pièce à ce moment là et voit le p'tit vendeur, de dos, en train de mimer une réponse crétine à une cliente imaginaire, eh bien, là, on bascule, sans bruit, dans
ce qu'on appelle un grand moment de solitude.
Pourtant, ce ridicule partagé c'est aussi un premier élément de connivence : le jeune homme pris sur le fait, la demoiselle qui rit, une complicité... Certains esprits futés auront déjà
compris où on veut les emmener ; ils diront sûrement, sarcastiques : "Eh oui, c'est de ce ciment là dont on fait les plus jolis murs..."
Mais n'anticipons pas.
Gaëlle était futée et, dès le premier regard, elle a lu en Lucas,
A livre ouvert.
Les femmes ont parfois cette décence infinie qui leur permet, quand elles le veulent, de rester stoïques, de ne pas s'offusquer ou de ne pas sourire quand elles captent le désir dans les yeux
d'un homme.
Pour autant, en ce qui concerne Lucas, à cet instant précis c'était plus une fascination qu'autre chose. Vous savez bien… un je ne sais quoi, une présence ; quelque chose d'attirant qui n'a rien
à voir avec la plastique, la beauté ou le charme. Indéfinissable et envoutant.
La discussion fut courte.
Un intérêt pour la personne en face, une exigence envers l'autre dans l'échange, des références communes. Le temps de fumer une cigarette, ils savaient déjà qu'ils allaient être proches. Le temps
de fumer une cigarette, ils avaient déjà les cendres de leur relation.
Ce n'est pas facile de juger mais c'est surement elle qui l'a compris la première. Elle a fait un sourire contrit avant de clôturer la pause en expliquant sa présence dans le magasin : étudiante
en beaux arts à Rennes, venue travailler à Paris le temps d'un été pour gagner peu et voir beaucoup : musées, expos, architectures, attitudes, atmosphères...
Tout ça avant de partir, deux ans, à Buenos Aires.
Deux ans.
Alors,
Pendant deux mois,
Ils ont discuté, beaucoup.
Joué sur les mots, un peu.
Echangé des pensées, sûrement trop.
Ils ont partagé,
Des promenades, des avis, des rires;
De cruelles moqueries sur des inconnus,
Des rues traversées en courant parce que le petit bonhomme était rouge,
De belles émotions, à Beaubourg ou à un concert au Parc Floral, allongés dans l'herbe,
De ces petits moments magiques. Mais oui, vous savez...
Quand on dit que "les grands esprits se rencontrent" en réprimant un sourire, tout étonnés et ravis, découvrir une tournure d'esprit en commun et...
Bref,
Ils étaient bien ensemble.
Mais aucun des deux n'était dupe.
Chacun a laissé monter en lui ce sentiment amoureux naissant.
Ils n'ont rien dit mais tout était clair.
Dans leurs regards, dans leurs silences ; dans les sourires amusés des gens qui les observaient. Oui, le mur approchait mais ils n'y pensaient pas. Où plutôt, ils ne voulaient, pas y penser.
Lucas restait stoïque. Que peut-on faire quand, au matin, au réveil, l'une des premières images qui vient en tête c'est une jeune femme qui veut cacher son sourire derrière son carton à
dessin ???
Lucas l'a ramené maintes fois chez elle, en voiture.
A chaque fois, il prenait les devants, en lui souhaitant le bonsoir, d'un ton sec, sans lui laisser le temps de proposer un dernier verre chez elle.
Et elle en souriait.
Elle savait, elle aussi, que dans certaines nuits câlines la tendresse partagée est un catalyseur de sentiments, un accélérateur de passions.
Mais Gaëlle et Lucas roulaient déjà tellement vite...

C'est elle qui a craqué, le dernier jour, sur le quai du RER, sur le chemin de la gare Montparnasse.
Elle était assise en tailleur sur son banc RATP, le regard flou, alors qu'il la regardait, debout devant elle.
Puis elle lui a souri ; elle s'est levée et elle lui a demandé : "tu crois qu'on a eu tort ?"
Lucas n'a pas répondu.
Il a souri, il s'est mordu la lèvre.
Et puis il l'a serrée très fort dans ses bras, en pleurant doucement.









Vos regards